Le cadre et les limites de l’éducateur

 

Il y a un peu moins de trois ans que je me suis lancée à exercer mon métier d’éducatrice spécialisée en libéral. C’était un gros défi, dans le 02, aucun éducateur spécialisé n’exerçait. A Paris, à Lille et dans d’autres grandes villes, oui, mais dans l’Aisne, en rural… c’était une grande nouveauté !

 

La grande différence qui se présente immédiatement entre l’exercice en libéral et en institution, c’est la notion de responsabilité. En effet, même si en tant qu’éducateur, on nous assène en formation que l’on doit être autonome et responsable, on n’en prend véritablement totalement conscience qu’en libéral où la responsabilité de notre accompagnement n’est plus partagée avec personne, pas d’institution, pas de direction, aucun autre cadre que le nôtre.

Bien sûr, on la partage aussi avec les familles des enfants que nous accompagnons et les différents professionnels qui les accompagnent aussi, que l’on rencontre régulièrement de manière formelle ou informelle (ESS, bilans, accompagnement à des séances, entretiens téléphoniques).

Ceci dit tant que tout va bien, on le perçoit à peine.

Et puis, surviennent des situations qui nous mettent face à nos limites, à notre responsabilité et qui poussent à des changements parfois radicaux dans les modalités de l’accompagnement.

 

Je vais tenter ci dessous, à partir de quelques exemples, de vous faire part de mon expérience à ce sujet, afin que vous puissiez comprendre pourquoi un professionnel, en libéral peut en venir à faire des choix remettant complètement en question l’accompagnement d’un enfant.

 

Tom est un petit garçon de 8 ans, il est autiste non verbal, il est scolarisé en ULIS, cela fait deux ans que je l’accompagne. Deux ans durant lesquels j’ai essayé, avec les professionnels l’encadrant et sa famille de favoriser sa communication… sans réel succès. Au bout de deux ans, j’en viens à remettre en question mon accompagnement, à me sentir démunie, voire inutile face à Tom. Son orthophoniste a bien entamé avec lui un apprentissage du Makaton (communication basée sur un vocabulaire gestuel et des symboles graphiques), cependant personne autour de Tom ne maîtrise véritablement et donc n’utilise le Makaton. Personne y compris moi qui ne suis pas formée à cette méthode de communication.

Par chance, Séverine vient de s’installer dans l’Aisne, afin d’accompagner elle aussi des enfants porteurs de TSA et elle est formée au Makaton. Nous nous sommes déjà rencontrées et avons entamé une relation de partenariat qui va là se concrétiser réellement, avec Tom. En effet, je propose alors, en accord avec Séverine, un passage de relais à la famille. A ce moment là, je n’en suis pas consciente, car je ressens comme une forme d’échec face à l’accompagnement de Tom, mais peut-être que sa famille et Tom peuvent le vivre comme un abandon. Après un mois de passage de relais, Tom est désormais accompagné par Séverine et visiblement avec elle il peut évoluer dans sa communication via le Makaton.

Comme quoi ce sentiment d’échec était faux, en cessant l’accompagnement de Tom, en acceptant l’idée que j’étais arrivée au bout de ce que je pouvais lui apporter, en lui permettant d’accéder au regard neuf et à l’expertise de Séverine, j’ai transformé cet échec en réussite.

L’éducateur spécialisé (et tout autre professionnel d’ailleurs…) qui accompagne un enfant (ou un ado) doit être capable de continuellement se remettre en question, de questionner sa pratique et d’envisager ses limites.

 

Paul est un pré-adolescent dit « sans solution », au moment où j’entreprends de l’accompagner. A 10 ans, il est chez lui, non scolarisé et en rupture d’accompagnement. C’est un garçon porteur de TDAH et de -dys engendrant des troubles du comportement qui ont mis à mal sa scolarité. Je l’accompagne pendant presque 18 mois, tant bien que mal, au gré de périodes où ses troubles se stabilisent et d’autres où ils s’accentuent fortement. Paul a confiance en moi, sa famille aussi. Sa maman qui l’élève seule depuis longtemps avec son petit frère, revit. Pendant que Paul est avec moi, elle peut partager avec son petit frère, des moments privilégiés.

Parfois Paul se détache dans la voiture, tente de s’échapper en promenade, mais je prends sur moi pour maintenir cet accompagnement qui lui est nécessaire ainsi qu’à sa famille. Pourtant un jour, alors qu’il se met en danger deux fois dans la même séance, sous mes yeux impuissants, je me rends à l’évidence : je ne peux plus travailler seule avec lui. C’est alors que je réclame à la maman de Paul sa présence lors des séances afin de garantir la sécurité de Paul, d’autrui et la mienne. C’est ma responsabilité de professionnelle de prendre des mesures pour éviter un drame. Sa maman, probablement déçue et ne comprenant pas ma demande fait le choix de stopper immédiatement l’accompagnement de Paul. Là encore, sur le coup je le vis comme un échec, je n’ai pas réussi à faire comprendre à sa maman l’omniprésence du danger et la nécessité de mon positionnement. Je me sens triste pour Paul, qui à nouveau se retrouve sans accompagnement éducatif et qui doit vivre ma « disparition » soudaine comme un abandon.

Mais le soulagement que je ressens est tel que je comprends le stress de cette responsabilité non partagée que j’ai assumée pendant de longs mois. De plus, je ressens le soulagement d’avoir garanti la sécurité de Paul en posant la limite de mon accompagnement.

 

Louise a 4 ans quand je la rencontre pour la première fois, elle est en cours de diagnostic et présente à l’école de gros troubles du comportement. Ses parents me contactent afin de venir travailler avec elle à domicile, notamment pour favoriser le lien que Louise entretient avec ses parents. Après trois séances à domicile, je ne peux que constater que c’est très compliqué de travailler dans le lieu de vie de Louise. J’invite donc ses parents à réorienter leurs attentes initiales en proposant un accompagnement de Louise dans mes locaux, sans eux. Les résultats ne se font pas attendre, Louise fait de gros progrès au niveau de son comportement, y compris dans sa relation avec ses parents.

Là encore, cette situation prouve que la relation de confiance et de partenariat avec la famille et l’enfant sont indispensables au bon fonctionnement de l’accompagnement. Si les parents de Louise n’avaient pas accepté ma proposition, je ne sais pas comment son accompagnement aurait évolué. Voilà deux ans que j’accompagne Louise maintenant, dans mes locaux et à l‘école depuis quelques mois et que je la vois évoluer à grands pas...

 

Trois ans après mon installation, nous sommes désormais (à ma connaissance) quatre éducatrices spécialisées dans l’Aisne, dont trois qui travaillons en lien étroit. Ce travail d’équipe nous permet d’ailleurs d’échanger sur nos pratiques et nos accompagnements afin de mieux analyser. En effet parfois le recul finit par nous manquer quand on est seule face à notre accompagnement.

L’arrivée de Séverine et de Ludivine permettent ce travail d’analyse de pratiques qui est vraiment essentiel à la qualité de notre travail à toutes les trois.